Mouvement pour le Liban

Représentant le Courant Patriotique Libre en Belgique

Le dernier camp de réfugiés arméniens: La chronique du Sandjak

Posted by jeunempl sur août 22, 2010

Delphine Darmency – L’Hebdo Magazine

Autoroute côtière, au niveau de Bourj Hammoud.
Pendant que l’œil du conducteur est rivé sur les files de voitures, les passagers peuvent encore remarquer les restes du camp de Sandjak, fondé en 1939 pour abriter les réfugiés arméniens.

Non loin de la place de la municipalité de Bourj Hammoud, entre la rue d’Arménie et l’autostrade, subsiste la moitié du camp de Sandjak. L’autre moitié a disparu sous les pelleteuses, laissant d’un côté un long terrain vague et, de l’autre, quelques squelettes de maisons, cloisons détruites et toits bâchés.
Mais entre les amoncellements de briques, les canapés pourrissant à l’extérieur, des antennes satellitaires et des draps pendus à des fils montrent que le camp respire encore. Des dizaines de familles y vivent toujours.

En 1939, le Sandjak d’Alexandrette (ou Liwaa Iskandaroun), alors syrien, est annexé par la Turquie à la suite d’un accord signé par la France mandataire. Des milliers d’Arméniens abandonnent leurs maisons et quittent le pays. Direction, le Liban.

A Beyrouth, ils s’installeront dans le camp qui reprend le nom de leur terre d’origine, Sandjak. «En 1946, ils sont rejoints par des familles ayant vendu leurs maisons pour partir en Arménie mais dont le voyage ne s’était pas concrétisé. Rejoints également par des familles venues du Nord du Liban», relate Mme Manqassarian, membre de la municipalité de Bourj Hammoud dans un article d’an-Nahar paru le 4 avril 2006.

Il y aurait eu dans les baraquements de bois et de tôle 750 familles. «En 1970, une partie de la population déménage dans de nouvelles habitations populaires dans les quartiers de Rawda, Bourj Hammoud ou Fanar, mais la majorité reste sur place, faute de logements disponibles», poursuit l’article.

Hagop est cordonnier dans la rue adjacente du camp. Il y est né en 1964. «Ma famille s’est installée ici en 1945, raconte-il en allumant son narguilé. Le propriétaire du terrain, M. Ghandour, nous avait soi-disant offert l’emplacement. Néanmoins, il réclamait une rente d’une livre par mois. Sans héritier masculin, Ghandour est venu un jour proposer à ma mère d’échanger mon frère de 16 ans, habitant au Canada, contre la propriété du camp. Ce à quoi ma mère a répondu qu’elle ne lui donnerait pas un seul des doigts de son fils: « Nous n’avons pas beaucoup d’argent mais jamais nous n’échangerons notre fils » », martèle-t-il.

Un parking Anecdote véridique ou non, le nom de Ghandour fait écho dans les ruelles de ce qui reste du camp. Peut-être parce que les habitants des maisons démolies ne sont plus là pour se plaindre.

La parcelle du camp détruite, celle tournée vers Bourj Hammoud, appartient dorénavant à la municipalité. Le terrain vague devrait être transformé d’ici peu en parking. Selon certains, le revenu engrangé par la municipalité devrait servir à acheter la seconde parcelle du camp.

Sarkis possède un commerce dans la même rue que Hagop. Il est arrivé dans le camp de Sandjak en 1949. «On a commencé par construire des maisons avec du carton puis du bois et des poutres, se souvient-il. Le toit était en tôle. Quand il pleuvait, l’eau coulait à l’intérieur et ma mère allait vider les seaux. On utilisait des boîtes de gâteaux en métal pour améliorer l’étanchéité du toit. Dans les années 50, continue-t-il, il n’y avait qu’un emplacement pour les toilettes, à l’entrée du camp. Et puis nous allions chercher de l’eau du matin jusqu’à 5h de l’après-midi chez un riche commerçant généreux», poursuit-il.

Les réfugiés arméniens obtiennent la nationalité libanaise rapidement, ce qui facilite leur intégration dans la vie active du pays. «Dès que l’on a eu un emploi, tout est allé mieux», souligne Sarkis. Ayant pu mettre de l’argent de côté, il quitte le camp avec sa famille en 1972. «Mais certaines personnes sont restées pauvres, ajoute-t-il. D’autre part, des travailleurs syriens, égyptiens et d’autres nationalités sont venus louer les maisons de ceux qui avaient réussi à s’en sortir, mais ils sont partis de nouveau». D’après lui, les destructions auront pris fin dans un an et les anciens habitants auront la chance d’avoir une place dans le nouveau projet de la municipalité en augmentant sensiblement leur budget logement.

La place Saint-Jacques

Le projet «d’utilité publique», qui consiste à remplacer le camp par la place Saint-Jacques, est né en 2003. Manqassarian précisait en 2006 que le but était de transformer le camp en un quartier moderne, tout en conservant l’histoire et l’identité du lieu. Malheureusement, il semble que quatre ans plus tard, peu de choses aient été conservées.

Vasken K. Chekijian, l’architecte responsable du projet, déclarait en octobre 2008 au site La Nouvelle Arménie que les plans comportaient trois immeubles d’un minimum de huit étages, proposant 184 appartements accessibles aux classes moyennes. Mais également un centre commercial de 70 magasins, un parking de 950 places et un espace vert. Manqassarian, consciente que les habitants du camp se sont inquiétés, n’étant pas intégrés dans le processus de décision qui allait conditionner leur futur, précise qu’«ils auraient voulu pouvoir témoigner de leur vie communautaire».
Ce manque de communication, ils s’en disent également victimes devant la justice. «Il y a quatre ans, nous sommes allés devant les tribunaux, explique Hagop. La sentence: « Vous êtes en situation d’occupation dans le camp ». Mais ici, c’est l’Etat qui fournit l’électricité. Il existe des factures à nos noms. Nous avons même les permissions pour installer une usine».

Le camp est équipé de lignes téléphoniques et de connexion Internet. «Lors du procès, ils ne nous ont même pas laissés parler», se plaint Araman sur le bien fondé du jugement. Il possède une fabrique de chaussures à l’intérieur du camp. «Je suis né ici. Nous étions pauvres, petit à petit, nous essayons d’avancer», précise-t-il. La soixantaine, l’entrepreneur est perplexe. «On me propose 22 millions de livres d’indemnités. Où trouverais-je un nouveau local avec cette somme? Notre voisin a trois enfants. S’il ne travaille pas une semaine, il ne peut pas faire manger sa famille. Où va-t-il aller? Quel est son avenir? Pour l’instant, on attend», soupire-t-il. Ossana, assise sur le canapé de son salon à Sandjak, se remémore la vie du camp, armée de photographies: «Regardez, ici c’est Noëlle, une religieuse de la congrégation des Petites Sœurs. J’ai donné son nom à l’une de mes filles. Trois bénévoles sont restées pour nous aider pendant 30 ans. Elles sont parties il y a 5 ans».

Dans les années 80, la Croix-Rouge suisse est venue pour les aider à la construction d’habitations. Quelques maisons avaient brûlé au début de la guerre civile. «Au tout début, il n’y avait pas d’autoroute, puis quand elle a été construite, certaines familles ont ouvert des magasins au bord de la voie rapide, où les voitures allant vers le Nord s’arrêtaient pour faire des provisions. Depuis, ils ont été détruits», se souvient-elle. C’est dans les petites ruelles du camp qu’elle a trouvé l’amour. Elle y rencontre son mari, arrivé en 1939 d’Iskandaroun. Elle s’y installe avec ses parents avant les années 50. Sa maison retrace l’histoire du camp avec ses améliorations au fil du temps. Ossana est fière de 4 mètres de hauteur de sa maison. On lui a proposé 13 millions de livres d’indemnités mais elle ne quittera pas sa demeure tant qu’elle n’aura pas assez d’argent pour se reloger. «On n’a pas besoin d’argent, on a besoin de maison», affirme-t-elle, avant d’ajouter: «Le camp, c’était comme une famille, si quelqu’un était en besoin, tout le monde l’aidait».

L’Exode de Moussa Dagh

Après avoir résisté près d’un mois et demi à l’armée turque, les Arméniens de Moussa Dagh (Mont Moïse, au nord de la baie d’Antioche) sont évacués par les troupes françaises, en septembre 1915. D’abord installés en Egypte, ces hommes formèrent le premier contingent de la Légion d’Orient, participant à la campagne de Palestine et de Syrie. Rapatriés en 1919 dans leur patrie d’origine, ils furent de nouveau évacués de toute urgence en 1939, à la suite d’une décision française de céder le Sandjak d’Alexandrette, incluant le Moussa Dagh, à la Turquie. Ils s’installèrent à Anjar dans la plaine de la Békaa et à Beyrouth.

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