Mouvement pour le Liban

Représentant le Courant Patriotique Libre en Belgique

Dangereuses fuites en avant au Liban

Posted by jeunempl sur octobre 30, 2012

Par Elena Aoun (Opinions RTBF)

Où va le Liban ? Vers un probable chaos, estime Elena Aoun, spécialiste du Proche-Orient, un chaos où l’emmène une classe politique globalement irresponsable qui n’a rien appris du passé.

L’attentat qui a ciblé le général Wissam al-Hassan, chef des renseignements des Forces de sécurité intérieure au Liban, démontre une nouvelle fois la perméabilité de ce pays à son environnement, devenu plus volatile que jamais. Depuis les années 1950, le  » pays du cèdre  » est l’abcès de fixation de toutes les tensions et crises régionales. Des convulsions du nationalisme panarabe qui culminent en 1958 à la résistance palestinienne qui transforme le sud en  » Fatahland « , de la guerre civile qui s’achève en 1990 avec sa mise sous tutelle par Damas au coup d’éclat du Hezbollah en 2006 et ses bras de fer avec ses opposants politiques, le pays souffre de la diversité de son canevas confessionnel et de l’indigence de sa classe politique qui semble ne savoir exister qu’au travers de ses allégeances aux puissances extérieures, régionales ou internationales. Bien que le Liban ait payé un lourd tribut, humain, politique, démographique et économique, les années de guerre ne semblent pas avoir altéré cette propension à suspendre le sort du pays à une lecture primaire de la supposée continuité des intérêts de la  » communauté  » avec ceux de ses protecteurs, financeurs et armuriers étrangers. Mais au moment où la Syrie s’enfonce dans une guerre qui, par sa complexité et les ingérences étrangères qui s’y expriment, n’est pas sans rappeler les pires heures du conflit libanais, les manœuvres des différentes parties ressemblent à celles d’apprentis sorciers sur le point d’ouvrir une terrifiante boîte de Pandore. Dans un contexte marqué par l’apathie de la communauté internationale, il est aussi difficile de cerner à qui profite le crime – l’assassinat d’al-Hassan – que de comprendre les stratégies des acteurs sinon comme une fuite en avant.

Le contexte

Après une quinzaine d’années relativement paisibles sous la tutelle syrienne, émaillées il est vrai de flambées de violence entre Israël, qui a perpétué son occupation d’une partie du Liban sud jusqu’en mai 2000, et le Hezbollah, seule milice libanaise autorisée à conserver ses armes à l’issue du conflit civil (1990), le Liban entre dans une nouvelle phase à l’automne 2004. Profitant de la rupture d’équilibre induite par le retrait unilatéral israélien du sud, une partie de l’establishment politique libanais, emmenée par le Premier ministre Rafic Hariri et soutenue par la France et les Etats-Unis, se retourne contre le  » patron  » syrien pour revendiquer une indépendance nouvelle à l’occasion des élections présidentielles. Cette première manche est remportée par la Syrie qui, dictant sa volonté à une majorité de députés libanais, s’assure la réélection de son candidat, le président Lahoud. Mais comme mu par une pulsion autodestructrice, le régime syrien aurait ensuite commandité l’assassinat, en février 2005, de son ancien partenaire Hariri qui, ruant dans les brancards, avait démissionné de ses responsabilités de chef du gouvernement. Cet assassinat, qui coûte la vie à près d’une vingtaine de personnes en plus de Hariri, signe le début d’une fracture profonde dans le pays. D’un côté, les détracteurs de la Syrie s’agrègent autour du clan Hariri, sunnite, constituant les  » forces du 14 mars  » qui revendiquent et obtiennent grâce à une mobilisation populaire le départ des troupes syriennes. De l’autre, les  » forces du 8 mars « , soutiens de la Syrie rassemblés autour du Hezbollah, chiite. Et de part et d’autre, des composantes des communautés chrétiennes et druzes.

De multiples bras de fer interviennent entre ces deux pôles, appuyés l’un par les pays occidentaux et plusieurs puissances régionales telles que l’Arabie saoudite, l’autre par la Syrie et l’Iran. L’un des principaux contentieux porte sur le Tribunal spécial pour le Liban, créé en vertu de la Résolution 1757 du Conseil de sécurité et chargé d’instruire l’assassinat de Hariri et de multiples autres personnalités politiques ciblées entre 2005 et 2008. Comme l’enquête semble s’orienter vers la mise en cause de certains membres du Hezbollah, ce dernier n’hésite pas à multiplier les coups de force militaires (mai 2008) ou politiques (juin 2011), réussissant à mettre en place l’actuel gouvernement présidé par Najib Mikati et dominé par les  » forces du 8 mars « .

La piste du Hezbollah

Mais l’horizon s’obscurcit avec le début de l’insurrection en Syrie et le pourrissement de la situation. De fait, le Hezbollah a beaucoup à perdre de la chute du régime de Bachar al Assad. Ce dernier représente pour lui un allié politique précieux, voire un protecteur, ainsi qu’une ligne de vie militaire puisque c’est de Syrie que proviennent les armes à destination de la  » résistance « , que le pourvoyeur soit le régime d’Assad ou la république islamique d’Iran. Autrement dit, le Hezbollah serait en passe de perdre les atouts qui assuraient jusque-là sa capacité à tenir en respect ses rivaux politiques au Liban d’une part, et Israël d’autre part. Dès lors il aurait tout intérêt à se battre aux côtés du régime syrien et à se débarrasser d’Al-Hassan, proche du clan Hariri, et artisan de l’arrestation, inconcevable voici quelques mois encore, d’un ancien ministre proche du régime syrien, Michel Samaha. Sans surprise, nombre de doigts accusateurs ont immédiatement pointés la Syrie et le Hezbollah. Cela semble relever d’une logique élémentaire et, pourtant, induit une interrogation profonde quant à la rationalité des commanditaires présumés de l’attentat.

De fait, il y a une contradiction profonde entre, d’une part, les intérêts à court terme du Hezbollah, et ses intérêts à long terme. Ces derniers peuvent s’appréhender au travers de l’histoire du parti qui, dans les vingt dernières années, s’est de plus en plus inscrit dans le jeu politique et institutionnel libanais et a cultivé sa base électorale chiite en jouant notamment l’Etat providence auprès d’une communauté traditionnellement marginalisée. Dans cette perspective, l’assassinat particulièrement violent de Wissam al-Hassan, qui a dévasté tout une rue à une heure de pointe et causé plus d’une centaine de victimes civiles entre morts et blessés, est totalement aberrant. Non seulement il vient renforcer la position et la légitimité des rivaux du parti, mais il stigmatise aussi l’ensemble de la communauté chiite et ses alliés. Autrement dit, sur le long terme, le Hezbollah a énormément à perdre de cet attentat d’autant plus qu’al-Hassan était un allié objectif dans la lutte contre Israël puisqu’il avait démantelé plusieurs réseaux d’informateurs à la solde de l’Etat hébreu.

Bien évidemment, les calculs de court terme sont différents. En tuant al-Hassan, le Hezbollah se débarrassait d’un professionnel de la sécurité compétent et devenu de plus en plus menaçant ainsi qu’en atteste l’arrestation de Samaha en août 2012. Au-delà, il adressait un message plus ou moins direct à ses rivaux du  » 14 mars  » qui, profitant de ce qu’ils interprètent comme un affaiblissement structurel du Hezbollah en raison de la crise syrienne, ont multiplié ces derniers temps les défis plus ou moins masqués. Dans l’opposition depuis juin 2011 mais disposant dans les organes de l’Etat de nombreux relais grâce au jeu des allégeances confessionnelles et politiques, les rivaux du Hezbollah ont cherché à profiter de la crise syrienne et ses ramifications libanaises pour tenter de faire basculer l’équilibre des forces en leur faveur. Si, officiellement, l’Etat libanais pratique la dissociation par rapport à la crise syrienne afin de s’en préserver, les principales forces politiques sont, elles, activement engagées dans la curée. Si, d’une part, il est désormais certain que des membres du Hezbollah se battent aux côtés du régime syrien, il est non moins certain que des composantes des forces de l’opposition sont dans une alliance objective avec les rebelles syriens.

Ainsi que l’ont révélé des enquêtes du Time et du Guardian notamment, Okab Sakr, parlementaire libanais membre du Mouvement du Futur de Saad Hariri qui constitue l’épine dorsale de l’opposition anti-syrienne au Liban, est activement engagé, sous la houlette saoudienne, dans la distribution de ressources et d’armes à certains groupes rebelles syriens à partir d’Antakya, en Turquie. Saad Hariri a beau rejeter les accusations que le Hezbollah ne manque pas d’adresser à son mouvement sur la base de ces révélations et se prévaloir d’une attitude morale dans la crise syrienne consistant en un  » soutien médiatique et politique  » au peuple syrien victime de la machine à tuer du régime, il n’en reste pas moins que l’opposition libanaise apparaît comme étant elle aussi partie prenante au jeu d’échecs sanglant qui se joue en Syrie et pourrait bien aspirer le Liban.

D’autres pistes ?

Vu la proximité entre l’opposition et Wissam al-Hassan, l’assassinat de ce dernier par le Hezbollah peut apparaître encore plus plausible dans une telle conjoncture. Mais c’est ignorer que d’autres acteurs pourraient aussi avoir un intérêt objectif à cette mort. Pris à la gorge, le régime syrien pourrait s’être servi de cette action, avec d’éventuelles complicités libanaises, pour envoyer à la communauté internationale un message sur sa capacité à entraîner son voisin dans le chaos. Autre piste qu’ont pointée le Hezbollah et ses soutiens syriens et iraniens, Israël aurait aussi fort à gagner en se débarrassant de celui qui avait démantelé plusieurs de ses réseaux d’informateurs et en mettant le parti sur la sellette, consacrant ainsi son affaiblissement interne et incitant ses rivaux à exiger son désarmement (objectif majeur pour Israël), peut-être cette fois avec plus de succès qu’auparavant en raison d’un changement de rapport de forces en cours. Dans cette perspective, l’épisode du drone que le Hezbollah a réussi à faire voler, début octobre, au-dessus d’Israël pour collecter des renseignements sur des sites militairement sensibles pourrait avoir été un déclencheur. Mais il faut admettre qu’il est totalement impossible de prouver aujourd’hui la culpabilité d’Israël ou celle du Hezbollah d’ailleurs. Les avis sont surtout déterminés par le jeu des alliances politiques et reflètent moins une information fiable qu’un positionnement stratégique de part ou d’autre de la ligne de fracture qui traverse le Liban, la Syrie ainsi que l’ensemble du Moyen-Orient, voire la communauté internationale.

La politique du chaos

Une certitude cependant : le comportement de l’ensemble des parties libanaises risque encore une fois d’entraîner le pays dans le chaos. Certes, les chefs politiques de part et d’autre ne manquent pas d’appeler au calme à chaque épisode paroxystique. Mais entre l’un et l’autre, ils ne se privent pas de discours incendiaires et ne semblent pas avoir grand scrupule à utiliser la rue, toujours au détriment de celle-ci. Cela a notamment été le cas lorsque, s’exprimant dans la foulée des obsèques nationales d’Al-Hassan et du discours de Siniora, ancien Premier ministre du Courant du Futur, une personne proche de ce dernier mais à la représentativité douteuse, le journaliste Nadim Koteish, s’est improvisé tribun et appelé les foules à converger vers le siège du gouvernement Mikati pour le faire chuter. Dans les affrontements qui ont suivi avec les forces de l’ordre, plusieurs personnes ont été blessées. Vainement. Si les appels au calme vite lancés indiquent que l’on a conscience des dangers d’une confrontation ouverte, rien ne suggère par contre que l’un et l’autre camp vont rompre avec leurs opérations clandestines et les alliances privilégiant les allégeances aux puissances extérieures plutôt qu’au pays lui-même, dans toute sa diversité confessionnelle. Oubliant sans doute que par le passé ces mêmes alliés, occidentaux ou régionaux, ne sont jamais montés au créneau pour prendre les coups assenés à leurs alliés libanais, ces derniers semblent avoir privilégié la stratégie de la fuite en avant. Elle risque de se révéler aussi sanglante que celle pratiquée en Syrie, et autour de la Syrie.

Elena Aoun, maître de conférences à l’ULB et aux FUNDP de Namur

Enseignante, Elena Aoun est aussi chercheure au Repi. Ses travaux portent entre autres sur les conflits et les crises du Moyen-Orient, ainsi que sur l’implication de l’Union européenne dans cette région et en Méditerranée.

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