Mouvement pour le Liban

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Liban – Sunnites: la fin de l’exclusivité

Publié par jeunempl le février 19, 2011

Paul Khalifeh – L’Hebdo Magazine

Pour la première fois depuis près de 20 ans, un homme est venu disputer le leadership sunnite exclusif exercé par la famille Hariri. Najib Mikati ne joue pas seul, il semble appuyé discrètement par l’Arabie saoudite. La chute du régime Moubarak prive le Courant du futur de l’un de ses principaux appuis régionaux. Quel impact auront ces événements sur le Liban en général et sur la communauté sunnite en particulier?

La chute du gouvernement de Saad Hariri et la désignation de Najib Mikati pour lui succéder ont suscité une foule de questions sur les tenants et les aboutissants de ce remue-ménage au sein de la communauté sunnite. Certains se sont empressés d’enterrer, un peu trop vite, le «haririsme» qui dirige le Liban presque sans interruption depuis 1992. D’autres, au contraire, affirment que, libéré des contraintes de la cohabitation avec ses adversaires, le Courant du futur s’apprêterait à opérer un comeback fulgurant sur la scène politique, semblable à celui de mars 2005. Une sorte de «retour aux racines», comme l’a dit le Premier ministre sortant lors de la commémoration du 14 février. «Le haririsme n’est pas un phénomène passager dont la pérennité est tributaire de la présence au pouvoir du Courant du futur, assure une personnalité beyrouthine proche de Saad Hariri. Une vingtaine d’années d’efforts et de travail ne peuvent pas être ignorées facilement».

Effectivement, quelle que soit l’analyse socio-politique que l’on fait du haririsme, on se rend à l’évidence qu’il s’agit d’une force bien ancrée chez les sunnites, et qui s’est fait une place dans leur conscience collective, surtout depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Prétendre la démanteler juste en écartant son chef du pouvoir dénote une lamentable méconnaissance des réalités sociales et politiques libanaises.

Indices saoudiens

Il faut cependant reconnaître que le haririsme ne vit pas, aujourd’hui, ses meilleurs moments. Une série d’événements locaux et régionaux montrent que le Moustaqbal traverse une grave crise et se trouve, actuellement, sur une courbe descendante. Une brèche s’est ouverte dans la question de la représentation sunnite, permettant à Najib Mikati de s’y engouffrer pour disputer à Saad Hariri le titre de «premier sunnite du Liban».

Cette brèche n’est pas apparue fortuitement. Elle est le résultat d’une conviction saoudienne de la nécessité de revenir à une plus grande diversité au niveau de la représentation sunnite. «Les Saoudiens ne peuvent plus mettre leurs œufs dans un seul panier», commente une personnalité sunnite beyrouthine indépendante. C’est justement sur la question de la représentation sunnite que Saad Hariri a essayé de jouer pour priver Najib Mikati de toute légitimité communautaire. Sa dernière tentative visant à isoler son successeur à travers une prise de position sévère du Conseil chérié de Dar elFatwa, le 10 février, a échoué.

Au contraire, les assises sunnites élargies ont reconnu que Najib Mikati est l’une des principales figures politiques de la communauté, essayant cependant de lui lier les mains en lui imposant une ligne de conduite proche de celle de Saad Hariri.

Certes, Najib Mikati est un homme qui n’abandonne pas facilement la partie. Mais sa capacité de résister aux pressions du Courant du futur – qui ont atteint leur apogée avec la journée de colère du 25 janvier – n’aurait pas été aussi grande s’il ne bénéficiait pas sinon du soutien du moins de la bienveillance de l’Arabie saoudite. Celle-ci s’est traduite par le fait que Mohammad Safadi et Nehmé Tohmé, connus pour leurs relations étroites avec les milieux saoudiens, ont voté pour lui juste après une visite éclair à Riyad.

Il existe des indices encore plus directs montrant que Najib Mikati ne mène pas son combat sans appui régional. Chose inimaginable il y a quelques semaines, des journaux saoudiens n’hésitent plus à critiquer Saad Hariri et à défendre son successeur. Pas plus tard que le 15 février, Daoud el-Charyane, un journaliste proche du roi Abdallah, écrivait dans al-Hayat: «Certains discours du 14 mars ne sont pas dignes de la politique. Ils affirment qu’en acceptant sa désignation, Mikati trompe son milieu (communautaire, ndlr). Comme si la présidence du Conseil au Liban était l’exclusivité d’un homme ou d’un courant et celui qui la convoite devient kidnappeur ou traître.

Le plus grave c’est que Dar el-Fatwa joue un rôle politique qui ne fait pas traditionnellement partie de ses compétences». Un peu plus loin on peut lire: «Le contexte régional a changé (…) La sagesse appelle à la participation (du 14 mars au gouvernement, ndlr) et à la stabilisation du Liban en attendant les résultats du tribunal. Le fait que le Courant du futur insiste à passer à l’opposition sans protecteur régional présage que la scène libanaise sera le théâtre de tensions».

Déjà, le 25 janvier, les milieux saoudiens avaient lancé un signal fort à l’adresse des Libanais.
Le site Internet Elaph.com, proche du pouvoir, publiait un «sondage» effectué auprès de 150 personnalités saoudiennes dont des membres du Conseil consultatif, des universitaires, des chercheurs et des journalistes. Les sondés étaient invités à répondre à trois questions, la plus importante étant la suivante: Pensez-vous que Saad Hariri représente à lui seul les sunnites au Liban?
Dans son commentaire du sondage, l’auteur écrit: «Le plus surprenant a été de constater une quasi-unanimité autour du fait que Saad Hariri n’est pas le seul représentant des sunnites au Liban. Parmi les personnes interrogées, beaucoup ne le considèrent même pas comme un leader sunnite». Les propos de Saad Hariri à l’adresse du vice-ministre saoudien de l’Intérieur, Mohammad Ben Nayef Ben AbdelAziz, dans sa déposition devant les enquêteurs internationaux n’ont pas arrangé les choses. Le Premier ministre sortant avait comparé le gendre de Bachar el-Assad, Assef Chawkat, qu’il qualifie de «sanguinaire et criminel», au prince Mohammad. Cette sortie malheureuse lui a valu les foudres du prince et d’autres membres de la famille royale. D’ailleurs, depuis plus d’un mois, Hariri ne s’est plus rendu à Riyad, lui qui avait l’habitude de s’y rendre presque toutes les semaines.

L’Egypte hors jeu

Selon des sources bien informées, la nouvelle approche saoudienne s’est traduite par une ouverture de l’ambassade d’Arabie saoudite à Beyrouth sur des personnalités et des forces sunnites classées autrefois dans la catégorie des «infréquentables». Ces dernières semaines, l’ambassadeur Ali Awad Assiri et d’autres diplomates ont été aperçus chez Omar Karamé, Salim Hoss et Kamal Chatila. Pour compenser le désengagement de l’Arabie saoudite et sa décision de «ne plus s’occuper du dossier libanais», Saad Hariri a renforcé ses liens avec l’Egypte, devenue un des principaux soutiens régionaux du Courant du futur.

Le Premier ministre sortant a dépêché ces dernières semaines plusieurs émissaires auprès du président déchu Hosni Moubarak et de l’éphémère vice-président Omar Sleiman, lequel suivait de près l’évolution de la situation au Liban. Ce rapprochement s’est traduit dans les prises de position du ministre des Affaires étrangères, Ahmad AboulGheit, qui avait tenu des propos durs à l’encontre de Najib Mikati et de l’ancienne opposition libanaise. Sans compter le soutien indéfectible apporté par Le Caire au Tribunal spécial pour le Liban (TSL), qui a valu à Hosni Moubarak les remerciements de Barack Obama. Avec la chute du raïs, l’Egypte devient hors jeu et le Courant du futur perd un précieux soutien. Empêtrée dans ses problèmes internes, vivant une transition difficile et délicate, l’Egypte sera pratiquement absente du paysage régional au moins pendant un an.

Pendant ce temps au Liban, la contestation contre Dar el-Fatwa s’amplifie. Un nouvel élément est apparu cette semaine avec la réunion, mardi, d’une cinquantaine de cheikhs sunnites à l’hôtel Marriott pour dénoncer «la partialité» du mufti Mohammad Rachid Kabbani. Il s’agit de la première réunion de cette importance regroupant des dignitaires religieux sunnites respectés dans leur communauté, comme le juge chérié de Saïda Ahmad Zein, le cheikh Moustapha Kadiri de la Békaa, le cheikh Maher Hammoud, imam de la mosquée al-Qods à Saïda, le cheikh Moustapha Malas du Liban-Nord.
Selon des sources bien informées, une autre réunion, politico-religieuse celle-là, devrait regrouper dans les deux prochaines semaines un millier de personnalités.

D’autres raisons s’ajoutent à ces considérations politiques locales et régionales pour expliquer les moments difficiles que traverse le Courant du futur. Les sunnites des villes, commerçants et membres de professions libérales en majorité, sont de nature pacifiste. Les scènes de violences du 25 janvier ont provoqué un véritable choc chez une grande partie d’entre eux. «De même qu’il a cloné les mêmes méthodes de protestation que ses adversaires, Saad Hariri a entraîné avec lui Dar el-Fatwa qui a abandonné sa position centriste», écrit Daoud el-Charyane dans al-Hayat. Les dégâts occasionnés à l’image du Courant du futur, présenté comme un parti prônant dialogue et démocratie, sont énormes.

A Tripoli, le secrétaire général du Moustaqbal, Ahmad Hariri, a dû passer 30 heures pour essayer d’effacer les séquelles du «mardi de la colère». Sans «protection régionale», avec un leadership unique contesté au Liban, Saad Hariri n’a pas hésité pour autant à passer à l’opposition, adoptant un discours sévère et plaçant très haut la barre: pas moins que le désarmement du Hezbollah.

Quels sont ses appuis pour atteindre ses objectifs? «Le nouveau discours de Saad Hariri concernant le Hezbollah et la Syrie se rapproche de celui de Washington et s’éloigne de celui de Riyad. C’est grave, car Saad Hariri est finalement un chef communautaire et les sunnites ne peuvent pas se couper de leur soutien régional qui est l’Arabie saoudite. Un tel choix ne présage rien de bon pour le haririsme», analyse la personnalité beyrouthine indépendante. Dans le contexte actuel, les chrétiens sont divisés et les sunnites sur la voie de la division. Seuls les chiites semblent en majorité soudés autour de leur leadership. Le Liban est-il entré dans l’ère du «chiisme politique»? Ou bien est-il à la veille d’une renégociation en profondeur d’un nouveau contrat politique?

Mikati satisfait

Bien que Najib Mikati a exprimé des réserves sur le contenu du communiqué du Conseil islamique chérié, l’entourage du Premier ministre désigné se dit satisfait des résultats de cette réunion. En effet, Mikati estime avoir enregistré des points importants lorsque la plus haute instance sunnite le reconnaît comme une des principales figures politiques de la communauté, cautionne l’alternance du pouvoir et ne le considère pas comme non représentatif des sunnites. Le fait que le communiqué fait allusion à l’assassinat de Rachid Karamé est également considéré comme une victoire par le camp Mikati. Avant le début de la réunion, seule une poignée de participants soutenait le Premier ministre désigné. A la fin des débats, ils étaient une dizaine.

Il faut noter que les anciens Premiers ministres Omar Karamé et Salim Hoss n’ont pas participé à la réunion. Le communiqué initial, élaboré par Fouad Siniora, Radwan Sayyed, Nouhad Machnouk et Salah Salam, a été amendé pour y retirer des propos et des sous-entendus jugés durs envers la communauté chiite. La mouture finale critique «la politique des axes et la terreur des armes». «Tout abandon, franc ou implicite, par le prochain gouvernement, des engagements du Liban à l’égard du TSL, serait assimilable à un acte d’oppression, de provocation et de déni de justice», ajoute le communiqué avant de poursuivre: «Les circonstances qui ont accompagné la désignation ont été marquées par des abus et par un mépris de la volonté des électeurs».

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