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Le théâtre Piccadilly abandonné: Cherche acquéreur pour rénovation

Posted by jeunempl sur juillet 26, 2010

Delphine Darmency – L’Hebdo Magazine

Il y a des places magiques que l’on oublie malgré elles, malgré nous. Une sorte d’amnésie générale. D’abord l’endroit, puis le nom et, pour les nouvelles générations, tout ce qu’il représente dans la mémoire beyrouthine. Le Piccadilly Théâtre, celui qui fut le théâtre le plus important du Moyen-Orient, a fermé ses portes il y a une dizaine d’années à la suite d’un incendie.

Dans la rue Omar Ben Abdel-Aziz, celle des échoppes du fameux fast-food de Hamra, Barbar, des milliers de voitures frôlent chaque jour ses portes sans se douter de ce qu’il y a à l’intérieur. Au-dessus de la devanture, les lettres jaunes du Piccadilly sont en équilibre entre deux barres de fer, seul le E déjà tombé et les T jouent un jeu dangereux d’équilibristes. Les mêmes sont peintes en rouge en dessous de ce qui devait être tout un système lumineux pour faire briller de mille feux le théâtre.

Dans certains lieux de Beyrouth, il règne cette impression d’un temps qui s’est arrêté. Celle de les retrouver dans un monde parallèle, oubliés, abandonnés à leur sort. Le Piccadilly en fait partie. Dans les journaux, les blogs, les forums, la rumeur circulait il y a un an que le théâtre allait être ou avait été rénové; simples rumeurs, malheureusement. De belles poignées d’origine, que des portes banalement transparentes supportent, sont reliées par une chaîne en fer rouillée cadenassée. Le promeneur de Hamra a le loisir d’observer et peut-être se souvenir, d’un lieu artistique et culturel éminent de la capitale.

Derrière les guichets, le plan de la salle s’affiche. Accroché au mur, un panneau en bois regroupe des trousseaux de clés attaquées par le temps. Les grands encarts «Ce soir» ou «Prochainement» pour les affiches des films, récitals ou théâtres sont tristement vides. Les doubles portes battantes en bois menant à la «Baignoire, fauteuil club» appellent à la curiosité. Une fois poussées, le temps se fige. Le lieu est sombre malgré quelques néons positionnés de part et d’autre de la scène et des sièges.

Le feu ravageur a laissé ses traces. L’odeur est un mélange de poussière, humidité et relents amers de flammes passées. Tout est là. Le grand et magnifique lustre s’est revêtu de noir. Sur le papier des murs à l’entrée, les pompiers avaient gravé, en arabe, la date du drame: le 19 août 2000. Les rideaux en velours rouges imprégnés de poussières, les sièges, frappés à l’emblème du Piccadilly, souvent boursoufflés, indiquent l’ancienne présence d’eau qui a éteint l’incendie.

Le théâtre paraît avoir rendu son dernier souffle hier. Ce serait lors d’une répétition de Marwan Najjar que le feu aurait pris. La faute, semble-t-il, à une cigarette égarée. Le rideau de scène se serait enflammé, entraînant le théâtre à sa perte. Cela explique que la scène ait été la plus atteinte. Au centre des planches, il y avait jadis, un piano, apparaissant aux entractes à l’aide d’un monte-charge.

Le silence permet d’entendre le bruit de gouttes d’eau à espaces irréguliers. Une fois monté sur les planches, la lumière s’éteint. Coupure d’électricité. Le théâtre se retrouve dans l’obscurité la plus totale comme en ce jour du 24 janvier 1967. «Dimanche après midi, le spectacle Hala et le roi, prévu à 15h pour les écoliers et les étudiants, ne débuta qu’à 18h en raison d’une coupure d’électricité. Les spectateurs massés à l’entrée du théâtre Piccadilly ne voulurent pas renoncer pour autant «la» voir et attendirent de pied ferme que la lumière et que Feyrouz apparaissent. Ce qui a lieu à 17h30. Le courant électrique étant rétabli, le spectacle peut démarrer.
Alors que le public, déjà chauffé par l’attente, se laissait emporter par la voix de Feyrouz, l’obscurité se fit à nouveau dans la salle. Et comme au bout de trois quarts d’heure, on était toujours plongé dans le noir, Assi Rahbani s’excusa auprès du public. Il lui proposa de se faire rembourser et de remettre cette séance au jeudi suivant. Le public répondit par une protestation; il était décidé à attendre Feyrouz, jusqu’au matin, s’il le fallait. Et en avant la musique pour l’attente! Tel fut le mot d’ordre, aussi bien côté scène que côté public. Les musiciens accordèrent leurs instruments dans le noir et attaquèrent une chanson populaire Chatti y a dini chatti reprise en chœur par la salle. Au milieu de cette liesse dans l’obscurité, on vit Feyrouz sur scène, éclairée par deux bougies. Puis dominant les applaudissements, elle interpréta trois de ses chansons les plus populaires, donnant ainsi un récital aux chandelles. Elle fut interrompue par la lumière qui revint. «En un éclair, toute la troupe fut de nouveau sur scène pour poursuivre le spectacle», écrivit le 25 janvier 1967, Irène Mosalli dans L’Orient.

Les coupures de courant sont encore très fréquentes, même plutôt habituelles. C’est à la lampe de poche que se dévoilent les loges des artistes. On imagine Dalida ou Feyrouz s’y pomponner face à leur miroir, échauffer leur voix ou recevoir des bouquets de fleurs. Antoine Maalouf, électricien du théâtre depuis ses débuts se souvient: «Feyrouz parlait beaucoup avec les gens. Mais quand elle voulait un peu de calme, je l’emmenais dans sa loge». Hala et le roi devait être joué au Piccadilly durant une semaine. La fougue du public fit prolonger la pièce à trois reprises pour des représentations qui durèrent finalement trois semaines. On y imagine facilement tout un monde. «Venir au Piccadilly, c’était une soirée particulière. Les hommes portaient leur smoking, les femmes s’apprêtaient, le hall du théâtre sentait mille et un parfums» se souvient Mohammad al-Bibi, ancien directeur du théâtre et de la compagnie Itani.

Combien de pièces se sont succédées sur ces planches depuis son inauguration, le 6 novembre 1966. Il y eut Petra, el-Mouhata, Loulou avec Feyrouz, Chareh Mohammad Ali avec la comédienne égyptienne Chérihan, mais encore la célébrissime Madrassat al-mouchaghibin (L’école des fauteurs de troubles) ou Chahed ma chafchi haga (Un témoin qui n’a rien vu) avec l’acteur égyptien Adel Imam. Et des chanteurs inoubliables comme Majida al-Roumi, Dalida ou Melhem Barakat, entre autres.

Le théâtre était également un cinéma, appartenant donc à la société Itani qui possédait les salles Saroulla (devenue le théâtre Médina), Strand et Etoile. Toutes les deux disparues. «Comment voulez-vous concurrencer les grands malls. A l’affiche, il n’y a plus un mais souvent six films. Puis, il y a toute l’atmosphère autour, la présence de nombreux restaurants» explique Mohammad al-Bibi. Il y a sept ans, ce dernier propose au directeur du centre comprenant le Piccadilly de reprendre en main le théâtre pour quelque 500 000 dollars. Mais le projet de rénovation est déjà dans les escarcelles d’un autre investisseur et les travaux devaient débuter un mois plus tard.

Depuis, le plus beau théâtre de Beyrouth, de 700 places, attend de voir ce que lui réserve son destin. Pour certains, il faudrait 10 millions de dollars, d’autres avancent 1,5 million pour le voir ouvrir de nouveau ses portes.

Antoine Maalouf a beaucoup de peine de voir ce bijou dans un piteux état: «Pendant les années 70-75, c’était un paradis. Si vous ne connaissez pas cette période du Piccadilly, vous ne connaissez pas Hamra. On ne savait plus différencier le jour de la nuit».

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