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L’ancien phare de Beyrouth : Une lueur dans la jungle

Posted by jeunempl sur juin 20, 2010

Par Delphine Darmency – L’Hebdo Magazine

Les marcheurs de la corniche détournent-ils encore les yeux de la belle Méditerranée pour chercher du regard l’ancien phare de Beyrouth? Le malheureux semble jouer à cache-cache dans le nouveau décor d’un quartier qui donne la primauté aux immeubles ambitionnant de frôler les nuages. Jadis, seul la «Manara» avait ce droit ultime de survoler Beyrouth, laissant aux hommes de la famille Chebli, gardiens du phare de génération en génération, l’impression d’être les rois de la ville.

Perché sur la petite colline de Ras Beyrouth, le phare, dans son habit blanc rayé noir, campe sur ses positions. Il disparaît du paysage beyrouthin au fil du temps, laissant malgré lui des immeubles pousser à ses côtés. Son salut, pour l’instant, il le doit à sa compagne de toujours, la maison rose, lui ouvrant le passage vers la mer. A la fin de la rue Bliss, avant d’emprunter la descente qui plonge vers la mer, l’entrée du phare est protégée. A quelques mètres de là, la sécurité du Goethe Institute surveille. Attenante au phare, la maison des Chebli, «l’adresse la plus facile de Beyrouth», comme s’amuse à dire Raymond, le fils de Victor Chebli, actuel responsable des deux phares de Beyrouth, en fait partie intégrante.

Les pièces à vivre se trouvent à l’étage. L’escalier qui y mène et le hall d’entrée sont décorés par des photos encadrés du phare à travers les époques. Dans le salon, une vieille carte postale agrandie propose le phare dans son plus simple appareil, dénudé de toutes couleurs. Dans un coin, le livre Beyrouth by day de Tania Hadjithomas Mehanna, est présenté aux invités, curieux d’en savoir plus sur le monument. Ce livre, qui emmène ses lecteurs en promenade dans la capitale, s’arrête «quelques pages» sur l’histoire du phare: «La Manara de la ville mérite bien de rentrer dans le patrimoine tant elle est un témoin de l’histoire du Liban.

Pour guider les bateaux venant de plus en plus nombreux accoster à Beyrouth, Daoud Pacha – le premier moutassarif nommé au Liban durant l’occupation ottomane – décide, en 1863, de confier la construction du phare à des ingénieurs français. Le phare en pierre de sable carbure alors au gaz et c’est à Antoun Chebli qu’il échoit de veiller à son bon fonctionnement».

Quelque 250 marches composent l’escalier menant à la plateforme au sommet du phare. Mais l’exercice redouté n’est plus obligatoire; un ascenseur est prévu pour les allées et venues des gardiens. Le chapeau noir du phare est en fait constitué de deux étages. Une plateforme vitrée ne dépassant pas deux mètres de hauteur, puis au dessus, en escaladant une petite échelle, le système optique d’éclairage se dévoile. «Il est fait à base de cristaux que l’on ne trouve plus ailleurs. C’est une fabrication ‘‘made in France’’», commente Victor Chebli. Une petite trappe permet de passer sur la terrasse de la Manara.

Même si la vue aux 360 degrés théoriques s’amenuise au gré des constructions, le panorama sur la mer reste magnifique, imprenable sur l’horizon et le coucher du soleil. «Il y a soixante ans, il n’y avait personne, se souvient l’homme des lieux. Le quartier a bien changé». Amine Maalouf décrit Ras Beyrouth, quartier de son enfance, lors d’un entretien, en 2001, avec Egi Volterrani: «Nous habitions au premier étage d’un petit immeuble. Derrière nous, il y avait une ancienne prison ottomane, dite prison de la Citadelle. […]

Autour de la maison, lorsque nous nous étions installés, il y avait encore des champs cultivés, et je vois toujours, avec les yeux de la mémoire, les paysans qui labouraient à l’endroit où s’élèvent aujourd’hui de hauts buildings. Les champs étaient bordés d’une haie de figues de barbarie… C’est au milieu des années 50 que ce quartier s’est développé. […] Non loin de nous, il y avait le grand phare de Beyrouth. Et du temps où les immeubles étaient rares, ses feux balayaient constamment les murs de ma chambre, projetant des figures étranges. Je ne me souviens pas d’avoir été lassé de ce cinéma permanent». En fin d’après-midi, deux ou trois bateaux seulement sont en ligne de mire, se pressant habituellement au port de Beyrouth tôt le matin.

Des paquebots chargés de marchandises ou de passagers, il en a vu passer des centaines de milliers. Mais un seul nom réside dans la mémoire du phare: le Champollion, paquebot français reliant Marseille à Beyrouth, qui s’échouera sur les côtes beyrouthines d’Ouzaï, le 22 décembre 1952. «A 4h05, on me prévient que le feu de Ras Beyrouth est en vue. A 4h15, je vérifie par moi-même que le feu, dont on n’aperçoit encore que la lueur, montre un éclat blanc toutes les trois secondes», écrit le capitaine Bourdé du Champollion, dans son journal de bord. Dans La grande aventure des océans, dont est tiré l’extrait du capitaine, George Blond décrit le récit du naufrage: «Soudain, (à 5h35), une lueur verte apparaît entre les éclats du feu. Et presque aussitôt apparaît, plus à gauche, le véritable feu de Beyrouth, tout à fait reconnaissable. Le phénomène optique (période verte paraissant blanche de loin) a joué. Et le capitaine vient de comprendre que son navire ne faisait pas route sur l’entrée du port».

Dans les archives du quotidien L’Orient, notamment dans le numéro du 24 décembre 1952, un jeune diplômé irakien en droit, Mohammad Ali Jassem, témoigne: «J’étais monté voir le paysage (…). Vers 5h30, j’aperçois nettement les deux phares de Khaldé et de Ras Beyrouth. J’ai l’impression que nous nous approchons de celui de Khaldé. Puis je sens un léger raclement sous la quille du navire qui ralentit. Le paquebot vire, ou plutôt tente de virer. Quelques minutes après, se produisent des chocs sourds sans cesse plus violents». Le paquebot s’échoue à quelques centaines de mètres des côtes, se brisant en deux. Il transportait quelque 250 personnes, 17 ont perdu la vie. Le drame aura pris fin 36 heures après le naufrage, grâce à la bravoure des frères Baltagi menant les équipes de sauvetage au péril de leur vie (honorés et décorés par la France). Il semblait acquis que le phare de Beyrouth était resté allumé et que la faute, certainement, devait se partager entre une mer agitée et une mauvaise appréciation du capitaine entre le phare de l’aéroport et celui de Ras Beyrouth.

Victor Chebli raconte néanmoins que la police est venue chercher son père, Joseph Chebli, pour l’incarcérer durant deux mois. On l’accusait de ne pas avoir allumé le phare. Des témoignages ont permis de rétablir la vérité. «Puis la France est venue proposer à mon père de l’argent et des passeports français contre son témoignage affirmant qu’il avait oublié d’allumer le phare, pour des questions d’assurance du bateau Champollion. A quoi mon père répondit: ‘‘jamais’’», se souvient Victor.

Depuis sa construction, le phare avait déjà subi des transformations mais, quelques années après l’accident, il se dota d’appareillages électriques et de quelques mètres supplémentaires. Cela n’aura pas suffi, quarante ans plus tard, pour faire face à la folie des investisseurs, et notamment celui de l’immeuble Manara 587 de 17 étages. Bloquant la lumière du phare, le projet avait été interdit jusqu’à ce que le futur propriétaire propose, dit-on, de financer la construction d’un nouveau phare.

Entre le nouveau et l’ancien, la famille Chebli a déjà choisi. «Vous savez, s’il fallait choisir, entre ma famille et mon phare, je choisirais ce dernier à 200%», plaisante Victor. Chebli, ce nom n’a pas fini de résonner dans l’antre des deux phares de la ville; Raymond est déjà prêt à prendre la relève.

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