Mouvement pour le Liban

Représentant le Courant Patriotique Libre en Belgique

« L’amitié » arméno-iranienne après la « main tendue » d’Obama

Posted by jeunempl sur avril 7, 2009

France-Arménie

armenia-flagDans le jeu entre Moscou-Téhéran-Washington-Ankara, Erevan pourrait jouer un rôle assez utile, selon le professeur Bernard Hourcade

France-Arménie : Selon vous, quelle est la nature exacte de la confrontation entre les Etats-Unis et l’Iran ?

Bernard Hourcade : Jusqu’à présent, celle-ci a essentiellement consisté en un contrôle mutuel. Chaque fois que les Etats-Unis intervenaient dans la région, l’Iran a cherché à réaffirmer son leadership et à endiguer l’influence américaine dans quelque domaine que ce soit. Cela se vérifie au Liban à travers le Hezbollah et dans les territoires palestinien à travers le Hamas, mais aussi en Irak où la République islamique cherche à être active, ou encore dans le Golf persique, notamment par la présence de la marine iranienne. L’Iran est à la fois un pays ancien et un Etat qui a des problèmes géopolitiques très actuels avec ses voisins. En tant que République islamique, il existe une logique dans les relations avec les pays musulmans, mais c’est aussi un pays très ouvert au jeu international.

F.A. : Aux côtés d’Hillary Clinton, Barack Obama a nommé Dennis Ross comme conseiller spécial en charge de l’Asie du Sud-Ouest et de la région du Golf. S’exprimant sur l’Iran, Ross s’est dit favorable à une politique associant « un plus gros bâton et une plus grosse carotte ». Cela veut-il dire que les Etats-Unis vont poursuivre leurs pressions sur l’Iran malgré la main tendue d’Obama ?

B.H. : Cette nomination est un peu crainte en Iran ; le nouveau conseillé d’Hillary Clinton a effectivement une image anti-iranienne. Évidemment, Dennis Ross a une politique très pro-israélienne, il est connu pour cela. Il a été directeur du Washington Institut for Near Easter Studies, un think tank sioniste. Mais c’est aussi un diplomate sérieux et très expérimenté. Il ne mènera donc pas forcément une politique purement pro-israélienne. Reste le propos. J’avoue qu’envisager une discussion avec l’Iran avec, d’un côté « un plus gros bâton et une plus grosse carotte » de l’autre est une très mauvaise façon d’aborder les relations avec l’Iran. En effet les Iraniens ont dit à plusieurs reprises ne pas être des ânes qui ont besoin de carotte ou de bâton. Peut-être sont-ce là des méthodes qu’on éventuellement appliquer à de petits pays sans importance – et encore ! -, mais l’Iran n’accepte absolument pas ce genre d’approche. M. Ross devrait être plus attentif à l’équilibre des forces entre l’Iran et ses voisins, ainsi qu’à l’identité politique de l’Iran, avant de s’avancer ainsi rapidement. Les données sont complexes. J’ajoute que M. Ross n’est pas le seul à s’occuper de l’Iran : d’une part, M. Mitchel qui est le responsable du Moyen-Orient et d’autre part M. Hollebrook qui s’occupe de l’Afghanistan et du Pakistan ont également leur mot à dire. Enfin, notez que M. Ross est nommé comme conseiller auprès du secrétaire d’Etat Mme Clinton et non pas auprès du Président. Il ne faut donc pas exagérer l’importance de ces premières déclarations concernant l’Iran malgré le poids indubitable de la nomination de M. Ross.

F.A. : Quel rôle l’Etat d’Israël joue-t-il dans le cadre des pressions exercées sur l’Iran sur la question nucléaire ?

B. H. : Il est d’usage de dire qu’Israël tient un rôle essentiel dans la politique américaine, tant du point géopolitique que symbolique. Naturellement, jamais les Etats-Unis n’abandonneront Israël, la chose est entendue. Mais croire que les Etats-Unis se font dicter leur politique par Israël est infiniment naïf. Certes Israël fait pression pour faire de l’Iran un problème prioritaire, mais d’autres acteurs ont une appréciation différente. Le débat est ouvert. Israël joue sa carte, mais la pression israélienne est-elle la plus déterminante ? Ce n’est pas du tout évident. D’ailleurs, le fait que M. Obama se soit fait entourer de personnalités proches d’Israël n’est pas forcément le signe que la politique israélienne soit suivie. On peut très bien supposer que c’est là une façon de satisfaire Israël et de mettre en place des gens proche de ses idées, mais dans le but de rendre acceptable pour les Israéliens ce qui constitue bel et bien une nouvelle politique régionale. Peut-être des personnalités telles que Ross se verront-elles chargées de faire accepter à Israël un certain nombre de compromis indispensables pour aboutir à une stabilité durable dans la région.

F.A. : L’Iran est de plus en plus préoccupé par l’effondrement politique et les problèmes de sécurité au Pakistan, incluant l’expansion des Talibans non seulement à l’intérieur même du Pakistan, mais aussi en Afghanistan. Quelle sera la politique iranienne envers son voisin ?

B. H. : Tout le monde le dit, le Pakistan est le pays malade de la région. Ce pays qui est au confluant de l’Inde et de son milliard d’habitants, du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, est un pays capital pour le monde musulman. Plus encore que l’Iran, et bien que celui-ci soit producteur de pétrole, le Pakistan est un pays qui cause bien plus de problèmes parce qu’il est à la fois beaucoup plus compliqué et bien moins centralisé que son voisin iranien. L’Iran est un pays solidement administré, avec un gouvernement efficace ; ce n’est pas le cas au Pakistan. Les deux pays sont frontaliers via la Baloutchistan, et les problèmes importés depuis le Pakistan sont nombreux : drogue, terroristes d’Al Quaïda – lesquels sont sunnites, c’est-à-dire opposés à l’Iran. Les massacres de chiites au Pakistan sont fréquents ; plusieurs diplomates iraniens ont été assassinés au Pakistan. Pour l’Iran, le problème pakistanais est crucial comme l’est le problème irakien ou le problème afghan. L’Iran cherche essentiellement la stabilité des pays frontaliers. Contrairement à ce que l’on peut entendre, l’Iran n’est un pays qui mène une politique de terre brûlée ou de déstabilisation de ses voisins. Il souhaite simplement que ceux-ci aient une politique claire, net et non agressive.

F.A. : L’Iran, un pays chiite qui cherche à élargir son influence dans une région majoritairement sunnite, soutient le mouvement islamiste Hamas dans son bras de fer avec le Fatah de M. Abbas. Que cherche l’Iran en accentuant ainsi les divisions arabes en un camp pro-Hamas, animé par la Syrie et le Qatar, et un autre pro-Fatah dirigé l’Egypte et l’Arabie saoudite ?

B.H. : Le fait que l’Iran soutienne le Hamas n’est pas nouveau. Par ailleurs le principal soutien du Hamas n’est pas l’Iran, mais l’Arabie Saoudite, ou encore l’Egypte – et bien évidement la Syrie ! Dans cette affaire, l’Iran cherche simplement à contenir l’influence américaine. De là à dire que le Hamas est contrôlé par l’Iran, je ne le crois absolument pas. Sur l’affaire palestinienne comme sur l’affaire irakienne, l’Iran cherche seulement à jouer sa carte. Certes il n’y a jamais eu d’atome crochu entre le Fatah (OLP) et l’Iran, mais Téhéran plutôt mène plutôt une politique traditionnelle « de front du refus » qu’une politique pour diviser volontairement les sunnites. J’ajoute que l’Iran n’a pas ambition d’être le leader du monde musulman.

F.A. : Dans ce domaine, la Turquie est-elle une rivale pour l’Iran ?

B.H. : Précisément, certains disent que l’Empire ottoman est de retour. Un siècle est passé et l’on voit l’empire renaître de ses cendres à travers une Turquie qui joue les intermédiaire entre Israël et la Syrie. Ankara s’est déclaré disposé à servir d’intermédiaire entre les Etats-Unis et l’Iran. Il s’agit effectivement d’un vrai retour dans le monde musulman, à la faveur de l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement islamiste. Quant à la rivalité entre les deux pays, elle n’est pas prête de s’arrêter – rivalité qui incluait l’Irak. Avec une solide histoire, une bourgeoisie moyenne développée, l’Irak, l’Iran et la Turquie pouvaient amicalement et pacifiquement se concurrencer. Cette rivalité n’est pas forcément mal vue par l’Iran dans l’état actuel ; il existe une relative bonne entente entre la Turquie et l’Iran – notamment en opposition aux Kurdes. Je crois donc que le retour de la Turquie dans le jeu régional n’est pas forcément mal du point de vue de Téhéran, qui pourrait y voir un élément de stabilité.

F.A. : Quelle sont les perspectives pour le Moyen Orient dans le courant de l’année à venir ?

B.H. : Le plus gros dossier, c’est évidemment le problème palestinien – et non pas le nucléaire iranien. La dernière évaluation des services secrets américains qui a été publiée fin février pronostique que les risques d’armement nucléaire ne devrait pas apparaître en Iran avant 2013-2015. Autrement dit, il s’agit d’un problème grave, mais pas d’un problème urgent. La guerre de Gaza, elle, est une question immédiate. La symbolique de la question palestinienne et le drame très réel qui s’y joue fait qu’il y a là un sujet prioritaire. Et les Etats-Unis ont pris conscience qu’il y avait quelque chose d’urgent à le résoudre. En s’y attaquant, l’administration américaine serait bien inspirée. L’autre question concernant le Moyen-Orient, c’est l’hypothèse d’un effondrement de l’Egypte. Ce pays est au cœur du Moyen-Orient depuis Nasser, il en était même au XIXème siècle un peu le flambeau. Après la chute de l’Empire ottoman, l’Egypte dans les années a été 50 un grand pays, doté d’un fort leadership dans le monde arabe. Or, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les attentats du Caire contre les six touristes français, l’instabilité générale qui y prédomine, l’incapacité d’évolution du gouvernement Moubarak, tout ceci fait que l’Egypte est un pays bloqué et qu’il n’a plus le rayonnement intellectuel qu’il avait jadis. On peut craindre que cet effondrement, cette implosion, cette mort par anémie de l’Egypte deviennent un problème pour tout le monde arabe. Car, dès lors que l’Irak et la Syrie ne peuvent plus non plus jouer ce rôle-là, l’Arabie Saoudite se retrouve seule à exercer un leadership qu’elle est incapable d’exercer.

F.A. : Dans le Sud-Caucase, l’Iran peut-il faire les frais à terme du rapprochement russo-turc ?

B. H. : Au Sud-Caucase, l’influence de l’Iran est ancienne et traditionnelle, même si les Iraniens n’ont pas de bons souvenirs en Géorgie en particulier. Tout le Sud-Caucase est imprégné de culture iranienne, l’Arménie comprise. Cette présence est donc bien plus historique et culturelle que stratégique. Téhéran tient à avoir des relations de bon voisinage avec ses voisins et avec l’Arménie en particulier, dans la mesure où elle s’oppose à l’Azerbaïdjan. Vous remarquerez que l’Iran a été assez prudent pour ne pas jouer la carte de l’islamisme dans ces régions. Quant à votre question, je pense que le rapprochement russo-turc n’ait pas forcément mal vu de Téhéran, dans la mesure où les deux pays peuvent stabiliser la région. Un moyen aussi pour que les Américains ne s’implantent pas en Géorgie ou en Arménie. Ce multilatéralisme qui permet d’établir des relations privilégiés avec l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan ne déplaît pas à l’Iran.

F.A. : L’Arménie et la Turquie tentent actuellement de normaliser leurs relations. Quelles retombées ce processus peut-il avoir sur l’Iran en termes d’influence régionale et sur les relations arméno-iraniennes ?

B. H. : Je crois que pour l’Iran, l’Arménie est une relation durable et stratégique. Parce que même si l’Arménie normalise ses relations avec la Turquie, elle restera toujours une entité particulière face à la Turquie, face à la Géorgie et face à la Russie. Par ailleurs beaucoup d’Arméniens habitent en Iran, même si leur nombre a baissé aujourd’hui. Il existe une forte tradition à la fois ancienne et aussi dans le domaine de la politique et même du terrorisme. On sait que l’ASALA, jadis, avait des bases à Téhéran et pendant la guerre Irak-Iran. Il y avait un gardien de la révolution arménien. Il existe entre la république islamique d’Iran et l’Arménie des relations nuancées, complexes, et pour quelques millions de dollars, l’Iran est prêt à aider l’Arménie pour avoir un pays ami – une denrée rare dans son voisinage immédiat. Par ailleurs, ce pays étant un pays chrétien, c’est pour la république islamique une excellente publicité pour montrer qu’elle est ouverte et n’a aucune objection à avoir des relations très soudées avec un pays chrétien. Je crois que la normalisation avec la Turquie ne peut que permettre à l’Iran d’avoir des relations complètes avec l’Arménie, dans le cadre d’une compétition turco-iranienne s’effectuant de façon pacifique.

F.A. : Le Sud-Caucase est une région stratégique en matière énergétique. Depuis des années, on évoque la possibilité de prolonger le gazoduc Iran-Arménie vers l’Europe. Ce projet a-t-il des chances d’aboutir et quels bénéfices ces deux pays pourraient-ils en tirer ?

B.H. : Le petit gazoduc Iran-Arménie qui vient juste de se mettre en service sert pour les besoins arméniens. Mais à terme il peut très bien servir à sécuriser l’acheminement prévu en direction de la Russie (via l’Azerbaïdjan et la Tchétchénie) et de la Turquie (via la zone kurde), qui transit par des régions instables. On a observé ce phénomène en Europe de l’Est, lors du différend russo-ukraninien, qu’une deuxième voie aurait été bien utile pour approvisionner l’Europe. La diversification des voies de communication en matière gazière ou pétrolière est évidemment une très bonne solution dans tous les cas. Il peut donner à l’Arménie ainsi, pays neutre dans la région, le moyen de tirer quelques profils et de jouer un rôle politique et stratégique intéressant. Dans l’état actuel où on parle de grands projets, qui ne se font jamais, la réalisation de petit projet comme celui-là peut s’avérer beaucoup plus intéressante.

F.A. : L’Arménie entretient des relations privilégiées avec deux grandes puissances régionales à la fois alliées et rivales, la Russie et l’Iran. Comment définiriez-vous le rôle que joue l’Arménie dans l’axe Moscou-Erevan-Téhéran ?

B.H. : La Russie et l’Iran n’ont pas de relation de compétition. La Russie est une grande puissance, l’Iran est un peu dépendant de la Russie pour son armement et sa centrale nucléaire ; les deux pays ont toujours eu une coexistence pacifique, même à l’époque du Chah. Par conséquent – et par ce qu’elle entretient de bonnes relations à la fois avec Moscou et Téhéran – l’Arménie peut justement bénéficier des effets de cette compétition sur le gaz. Ne pensez pas qu’il y ait d’enjeu concernant l’Arménie. En revanche, il y a tellement peu de pays capable de jouer les intermédiaires, que malgré son enclavement géographique, l’Arménie possède une position suffisamment centrale pour jouer les intermédiaires de façon subtile. Sans ambition impérialiste vis-à-vis de ces voisins, l’Arménie peut jouer à l’instar de la Suisse un rôle de neutralité entre de grandes puissances régionales, lesquelles commencent enfin à discuter ! L’ouverture entre l’Iran et les Etats-Unis a beau être un phénomène très récent, on peut d’ores et déjà prédire que dans ce jeu là entre Moscou-Téhéran-Washington-Ankara, Erevan peut jouer un rôle assez utile.

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