Mouvement pour le Liban

Représentant le Courant Patriotique Libre en Belgique

Des voix pour la paix : Une étude de Paméla Chrabié Badine

Posted by jeunempl sur mars 29, 2008

(Magazine)

Paméla Chrabié Badine est allée à la chasse de Libanais de 25-40 ans engagés pour la paix. Au Liban, mais aussi au Canada, où la jeune femme a vécu quelques années. Son objectif: faire entendre des voix alternatives, trop souvent délaissées par les médias. Elle leur donne la parole dans sa dernière recherche: Voix-es de paix au Liban. Contribution de jeunes de 25-40 ans à la reconstruction nationale. Interview.

Pourquoi avoir orienté votre recherche sur la paix au Liban?
C’est un intérêt personnel. Je fais partie de la génération des 25-40 ans, qui a vécu la guerre. Depuis que je suis née, en 1977, et jusqu’à aujourd’hui, ceux que j’ai interviewés et moi-même, nous tirons le même constat: la guerre n’est pas terminée. Elle est continue. Il y a 8-9 ans, quelques mois après m’être installée à Montréal, lors d’un colloque, on m’a dit: «Tu es libanaise? Le Liban c’est le terrain du terrorisme!». C’était le début des années 1990, les combats avaient cessé, nous reprenions notre vie et nous essayions d’écrire une nouvelle page de notre histoire. En croyant que tout ce que nous avions vécu c’était du passé, enterré. Mais avec cette phrase: «Le Liban est un terrain du terrorisme», ça m’a rattrapée. Ces paroles ont déclenché un premier flash-back. Puis, il y a eu le 11 septembre 2001 et le clash entre le monde occidental et le monde arabe. Et ensuite, l’invasion américaine de l’Irak. Ça a été un coup fatal. Je voyais les destructions, les morts, à la télévision. Toutes les émotions, les habitudes qu’on avait acquises pendant les périodes de combats au Liban ont ressurgi. L’assassinat de mon beau-père en Irak, en 2004, a accru mon sentiment d’injustice: alors que nous essayons d’oublier nos morts, certains martyrs semblent valoir plus la peine d’être remémorés que d’autres, qui appartiennent à une élite.

Au départ de toutes mes recherches académiques, il y a un événement personnel. Je ne cache pas ma souffrance et mes émotions. C’est à la base de mon écriture. Et en même temps, je ne m’en contente pas. Je vais à la rencontre des autres; il en résulte un partage d’expérience, une interaction. J’ai commencé à rencontrer d’autres jeunes qui étaient engagés pour la paix. Mais ces luttes sont sous-financées, marginalisées face aux politiques gouvernementales, aux élites, aux experts, qui ne tiennent pas compte du discours de la société civile et surtout des voix de jeunes.

Au sein de la société civile, il y a la diaspora, des associations qui se créent au Canada et à l’étranger pour aider le pays d’origine. Malheureusement, on ne tient pas compte des jeunes Libanais qui ne relèvent pas des partis politiques traditionnels, et encore moins de ceux qui se trouvent dans la diaspora. Souvent, j’ai entendu dire: «Ceux qui ont quitté le Liban n’aiment pas leur pays». Or, pour moi, le Liban est encore debout grâce à sa diaspora. Non seulement au niveau financier, mais aussi par ceux qui œuvrent à améliorer l’image du Liban.

Tous ces jeunes Libanais que vous avez interrogés estiment que la guerre au Liban n’a toujours pas pris fin. Ils vous racontent leurs traumatismes toujours présents. Comment expliquez-vous cette situation ?
Les traumatismes n’ont pas été traités! Certaines personnes interviewées ont fait un travail sur elles-mêmes pour s’en sortir. Par exemple, à travers l’art ou à travers l’écriture. Ce n’était pas une échappatoire, mais une manière de revisiter leurs souvenirs et d’en constituer une mémoire édificatrice. Moi-même, j’ai fait ce travail. Ça a pris du temps. Je le fais encore. Nous portons, toute notre vie, les expériences vécues pendant notre enfance et notre adolescence.

Dans votre livre, vous proposez notamment de passer de l’Etat multiconfessionnel actuel à un Etat islamo-chrétien. Quels changements et quelles améliorations pourrait apporter cette alternative?
C’est une étude que j’avais menée lors de ma recherche doctorale. Avec l’Etat islamo-chrétien, on essaie de mettre l’accent sur une identité qui n’est pas cloisonnée, qui n’est pas uniquement chrétienne ou musulmane, mais qui se base sur un dialogue interreligieux. C’est une certaine réforme de la pensée confessionnaliste. C’est simplement une étape. Car cette théorie a des avantages mais aussi des limites. Elle se base sur une appartenance à une croyance religieuse. On ne donne plus un rôle prépondérant à des religieux en politique mais à des laïcs croyants. Mais c’est réduire l’identité libanaise à une identité religieuse et réduire la croyance à une croyance religieuse. Il n’y a alors plus la place à des identités qui sont autres. J’ai beaucoup d’interviewés qui se sont identifiés comme agnostiques, athées ou qui ne donnent pas d’importance à la religion dans leur pratique et leurs discours. La question c’est: qu’est-ce qu’on fait avec tous ces Libanais qui n’ont plus de place dans cet Etat?

Justement, la majorité des jeunes que vous avez interrogés ne proposent pas comme réforme au système confessionnel une séparation de la religion et de la politique, mais des réformes progressives pour laisser la place à des communautés non confessionnelles cohabitant avec les espaces confessionnels.
On ne peut pas se défaire totalement du confessionnalisme. Car des Libanais y croient! Il faut des réformes progressives pour opérer une ouverture et trouver une voie médiane, médiatrice entre le confessionnel et l’aconfessionnel. Par exemple, on pourrait ajouter la communauté de laïcs aux communautés existantes, instaurer des tribunaux civils à côté des tribunaux religieux. Mes interviewés ont aussi avancé l’idée d’introduire à l’école, dans une approche en science humaine, des cours d’initiation aux diverses traditions et cultures religieuses, monothéistes et autres, aux côtés de cours de catéchèse. Il s’agit d’une ouverture sur les identités libanaises qui ne font pas partie des confessions hermétiquement closes. Ainsi, nous pourrons sortir de nos tours d’ivoire.

Pour construire la paix, vous écrivez qu’il est nécessaire d’avoir des valeurs et des idéaux communs. Quels peuvent être ces valeurs et ces idéaux rassemblant tous les Libanais, selon les témoignages recueillis?
Nous en avons beaucoup! Au niveau des valeurs spirituelles comme morales. Dans chaque religion, il y a presque les mêmes valeurs de pardon, d’amour, d’acceptation de l’autre, de dialogue, de convivialité. En pratique, depuis toujours, il y a des mariages religieux, des cultes communs de saints locaux, même les prénoms qu’on utilise sont mixtes… Beaucoup d’échanges se font. Les frontières sont floues. Le fait de construire une mémoire de la guerre nous aidera à redécouvrir et à identifier nos points communs et à valoriser l’unité dans notre diversité. C’est un passage obligé: reconnaître nos souffrances et les souffrances des autres. Et sortir de ce discours de victimisation: «Nous sommes les victimes, vous êtes les bourreaux». Nous sommes tous responsables.

Lorsqu’on évoque la crise actuelle, on dit généralement que les divisions ne sont plus confessionnelles, mais politiques. A la lumière de votre livre, arrivez-vous au même constat? Il semble pourtant qu’aucun des interviewés ne définisse son identité selon son appartenance au 14 ou au 8 mars…
Même les combats de 1975-1990 n’ont pas été que confessionnels. Ce sont toujours les mêmes dynamiques à l’œuvre et elles sont nombreuses. On parle d’une guerre multiforme: il y a les dynamiques confessionnelles, intra et interconfessionnelles. Mais aussi les luttes entre générations, celles entre modérés et fanatiques, entre conservateurs et réformateurs, des guerres entre clans, des mini-Etats. C’est comme au temps des Phéniciens! Il n’y a jamais eu un Etat centralisé, ça a toujours été des mini-Etats qui se font la guerre. Il y a toujours eu ces divisions, ces courses au pouvoir. Si on ne travaille pas à tous ces niveaux, comment briser le cercle vicieux de la guerre?

Croyez-vous que les Libanais pourront définitivement guérir de «ce virus de la guerre», comme vous l’appelez en introduction de votre livre? Y a-t-il un antidote?
C’est un psychiatre qui parle du «virus de la violence». Il existe un antidote. Mais peut-être qu’on ne travaille pas assez pour le développer. Mon livre, c’est de dire qu’il y a un espoir, que des Libanais travaillent pour trouver cet antidote. Mais ce n’est pas suffisant. Nous avons besoin de plus de projets à un niveau national, de valoriser l’apport de la diaspora, de construire plus de liens avec elle. On ne peut pas se contenter de faire taire les canons, on ne peut pas se contenter d’un processus de maintien de la paix. Il faut aussi construire la paix, tisser plus de liens entre les Libanais du Liban et ceux de la diaspora. Sinon, comment en sortir?

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