Michel Aoun, chef du Bloc du Changement et de la Réforme : «Siniora et la crise, des frères siamois»
Posté par jeunempl le juillet 3, 2008
(Magazine)
«J’ai présenté toutes sortes de concessions pour faciliter la formation du gouvernement et la majorité continue de m’accuser du contraire. Cette campagne médiatique vise à saper mon image. Je suis responsable des gens qui m’ont élu, et je défendrai leurs droits jusqu’au bout.» Dans une interview accordée à Magazine (2643), Michel Aoun, chef du Courant patriotique libre, soupçonne certains de tenter de créer une troisième force pour l’empêcher de constituer une majorité au prochain Parlement.
La majorité vous fait assumer la responsabilité de la paralysie qui sévit au niveau de la formation du gouvernement. Etes-vous réellement l’empêcheur de tourner en rond?
Je n’arrive pas à comprendre ce qui constitue, à ce jour, le monde du Premier ministre. Il a son propre univers, ses relations particulières, dont on ne connaît pas les dessous. Nous avons tous vu comment il a été désigné, ce qui signifie qu’il a certainement des obligations à remplir et des engagements à respecter. Les informations diffusées par la chaîne de télévision du Futur, porte-parole de la majorité, ne facilitent pas les choses. Le discours de cette chaîne vise à exacerber les tensions communautaires, notamment contre les chiites. M. Siniora adopte la même attitude qu’il avait avant Doha. Il n’arrive pas à prendre en considération ce qui y a été réalisé et se dire qu’il s’agit maintenant de former un gouvernement d’union nationale. Je ne suis pas un empêcheur de tourner en rond, je suis une source d’énergie éternelle. Ma force, je la détiens de l’appui populaire dont je bénéficie.
On parle de portefeuilles souverainistes et de portefeuilles de services; pourtant, la Constitution ne mentionne pas cette différence. Pourquoi tenez-vous à la faire?
C’est Fouad Siniora qui a fait cette distinction. Il y a un seul portefeuille qu’il a considéré «asexué», celui de la Justice. Je lui ai demandé de me le confier, mais «ils» en font tout un problème.
La majorité vous reproche d’avoir un appétit gourmand.
Malgré toutes les concessions que je fais, on trouve à redire. Lorsque la loi électorale basée sur le caza sera adoptée, on verra qui est représentatif et qui ne l’est pas. Depuis 1992, le Courant du futur a mis le grappin sur le pouvoir et a agi comme si le régime était royaliste et non démocratique. C’est pourquoi, d’ailleurs, il s’est approprié certains portefeuilles.
Mais les représentants de la communauté chiite ne font-ils pas pareil, en insistant sur le choix des portefeuilles qu’ils considèrent leur revenir de droit, comme celui des Affaires étrangères par exemple?
Ce n’est pas leur responsabilité première. La répartition des portefeuilles relève des prerogatives du Premier ministre. Tout son jeu revient au fait qu’il ne veut pas donner le ministère des Finances à un chrétien.
Vous dites que c’est le Premier ministre qui entrave la formation du gouvernement. Pourquoi le ferait-il?
Le Premier ministre est né avec la crise. Ils sont frères siamois. Par ailleurs, il est évident que des pressions internationales vont dans ce sens. Pourquoi? Parce que la politique dessinée pour le Moyen-Orient est toujours d’actualité, en l’occurrence l’implantation des Palestiniens, la mainmise sur le pétrole… Certains pensent créer une troisième force pour nous empêcher de constituer une majorité au Parlement.
La majorité vous reproche de vouloir défendre les droits des chrétiens, alors que vous avez toujours prôné un Liban pluriel. Est-ce une tactique électorale de votre part ou une conviction profonde?
J’ai toujours défendu les droits des opprimés, quelle que soit la communauté à laquelle ils appartiennent. Lors de la guerre de juillet 2006, on m’a affabulé d’une barbe et traité de tous les noms. Lorsque le president Bachar el-Assad a qualifié Fouad Siniora d’«esclave obéissant», je l’ai défendu. Lorsque Walid Joumblatt et Marwan Hamadé, qui ne me portent pas dans leur cœur et ne ratent aucune occasion de le montrer, ont fait l’objet d’un mandat d’amener (délivré par les autorités syriennes), nous nous sommes tenus à leurs côtés. Nous étions les premiers à descendre dans la rue pour dénoncer l’assassinat de Rafic Hariri. Considérons que les chrétiens sont des Kurdes nationalisés, est-ce que j’ai le droit de les défendre, si je constate que leurs droits ont été spoliés? Quand on regarde la carte électorale, on réalise que les représentants de la communauté chrétienne ne représentent que 50% des électeurs. C’est inconcevable. Cela explique pourquoi j’ai défendu l’élaboration d’une loi électorale juste et représentative. Une fois la stabilité assurée au niveau des communautés, on pourra passer à une seconde phase, celle de la laïcité.
Les minorités chrétiennes ne sont pas seulement présentes à Beyrouth, mais dans d’autres régions. Pourquoi avoir seulement insisté pour leur obtenir des sièges dans cette circonscription?
Nous avons réclamé un nouveau découpage des circonscriptions. La répartition des sièges des députés sera discutée lors de la réforme de la loi électorale.
Général, l’opposition a-t-elle le droit d’apposer un veto sur le nom du ministre dont le choix revient au président?
A Doha, nous nous sommes entendus sur le fait que le candidat du president doit être neutre. Lorsqu’il s’agit d’un ministre qui a fait partie de la majorité, on ne peut pas le considérer ainsi.
…Mais on n’a jamais vu le ministre Elias Murr se tenir aux côtés des forces du 14 mars ou du Courant du futur. Pourquoi tenez-vous à lui coller cette étiquette?
Nous n’avons rien contre lui. Qu’il devienne ministre de la Défense; mais il doit être pris sur le quota de la majorité. C’est tout.
Selon certaines informations, si le gouvernement n’est pas bientôt formé et la loi électorale réformée, le Hezbollah retournera de nouveau ses armes vers l’intérieur. Le renforcement de ses troupes dans les montagnes du Mont-Liban s’inscrirait dans cette optique. Qu’y a-t-il de vrai dans ces informations?
Ces propos sont criminels. Ceux qui ont colporté ces histoires font des suppositions et bâtissent tout un scénario autour. Pourquoi les reporters libanais ne vont-ils pas enquêter à Sannine? Ce qui se passe est une campagne médiatique gratuite visant à effrayer les chrétiens d’un éventuel émirat chiite qui n’existe pas. On le brandit comme un épouvantail pour encourager les gens à s’armer.
Pourquoi brandir l’épouvantail de l’extrémisme sunnite seulement sans évoquer l’extrémisme chiite?
Les safalistes et les haririens ne sont pas en bons termes. Les incidents commencent entre sunnites et alaouites, mais se transforment en affrontements intersunnites. Nous autres chrétiens sommes passés par là et l’avons payé cher.
La liste est longue, général, mais on vous reproche, entre autres, de raviver les blessures du passé, notamment les plaies interchrétiennes. Est-ce le moment de le faire?
C’est moi qui reproche à la communauté chrétienne de récompenser ceux qui ont commis ces crimes. Ce que je fais, c’est purifier la conscience des chrétiens pour qu’ils puissent pardonner. Si, un jour, l’assassin de Rafic Hariri est arrêté, Saad Hariri accepterait-il qu’on le place sur un piédestal et qu’on lui offre tous les honneurs?
Le gouvernement israélien a accepté l’échange de prisonniers libanais et palestiniens avec le Hezbollah. Un éventuel retrait des fermes de Chebaa pointe à l’horizon. Dans quel cadre s’inscrit cette stratégie israélienne?
Il s’agit de pretextes pour désarmer le Hezbollah. Restent d’ailleurs le problème de l’eau et celui de l’implantation des Palestiniens.
Seriez-vous d’accord pour que les Nations unies remplacent les Israéliens à Chebaa?
Ce sera transitoire. Par ailleurs, je suis engagé avec le Hezbollah à travers un document d’entente; ma position sera, donc, à ce niveau, semblable à la sienne.
Quels sont les objectifs de la Rencontre chrétienne?
Préserver les constantes nationales, respecter les lois et la Constitution.

